Comme je vous l'ai écrit, je continue ma "galerie" de portraits de femmes aimées.
Très chère et adorée
Camille,
Je suis bien heureux qu'enfin, après tant d'années, une rétrospective de ton œuvre soit présentée au public
(80 œuvres sauvées de ta folie destructrice), au musée (hélas !) Rodin.
Décidément, cet homme t'avait déjà volé ton talent, ta jeunesse, ta beauté sauvage, ton corps, ton regard
bleu sombre si profond, ton être. Et maintenant, voilà qu'il te vole ton œuvre. Pourquoi ce lieu ? Pourquoi au musée Rodin ? Quel rapport entre ton génie guidant ta fureur rebelle de
sculpter tes angoisses, tes rêves, ta vie, et ce fonctionnaire de la sculpture plus inspiré par les palmes et les médailles que par les muses.
Il semble que personne n'ait pu encore te détacher de cet être qui t'a menée à la folie à force de
promesses vaines et, aujourd'hui encore, c'est dans son antre que l'on te « colle », lui qui a passé sa vie « à la colle » (comme tu disais et comme tu l'as méchamment
caricaturé) avec sa Rose Beuret. C'est comme si, dans l'âme populaire, tu ne pourrais être qu'un appendice de cet homme, un « vient avec », un accessoire, seulement une ombre.
Je ne sais pas encore si j'irai te voir, là-bas, chez Rodin. Il y a seulement quelques années, tu m'as
tellement ému ! Je me souviens encore de mes pas hésitants et ralentis, en approchant le 19 quai de Bourbon, et de mes larmes que je n'ai pu réussir à contenir. Je me rappelle la forêt de
Fère en Tardenois et de ses fameux rochers féériques que j'avais longtemps cherchés. Je voulais savoir. Je voulais comprendre. Je voulais sentir ton parfum.
Oui,
Camille, ma petite « Cam », comme aimait t'appeler ton jeune frère au temps de l'enfance, j'ai, j'ai eu, j'aurai tellement d'amour pour toi que ta tragédie me hante. Je rêve
quelquefois, comme toi, du beau roi Dushyant se jetant aux pieds de Shakuntala avec ces mots : « Ô Shakuntala, toi qui est plus belle que le lotus blanc qui flotte sur le lac baigné
de brumes, sache que les deux joyaux de ma dynastie, que tout mon royaume et moi-même t'appartiennent. Deviens mon épouse Ô Shakuntala ».
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