Extrait (début) de la nouvelle "Le défi" éditée dans le recueil de nouvelles "Le Monde sucré de Kersti", Yvelinédition.
— Et si vous n’arriviez pas ?
— Mmm… Pardon ?
— Non rien… Heu… Je disais juste comme ça : « et si vous n’arriviez pas »
La jeune femme assise en face de Joseph, dans le RER, le regarda d’un air étonné mêlé d’incompréhension, d’un peu de colère et d’anxiété. Elle était en train de ranger dans son sac son téléphone portable après avoir répondu sèchement à un appel que l’on pouvait supposer provenir de son mari ou compagnon. C’est ce qu’avait pensé Joseph en écoutant bien malgré lui (quoique intéressé) la rapide conversation entre la jeune femme et son correspondant, ce qui l’avait incité à lui adresser cette question : « Et si vous n’arriviez pas » ? Joseph reprit :
— Je suis désolé d’avoir entendu votre conversation… mais…
— Oui, je sais. Je suis en colère. Et alors ? Ce n’est pas une raison pour vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ! Répondit-elle en détournant la tête vers la fenêtre.
Juste au sortir du tunnel de Val de Fontenay, sur la ligne A du RER parisien, le téléphone de la jeune femme avait sonné. Elle l’avait alors extrait de son sac avec difficulté et avait répondu d’un ton plein de colère : « Ben oui, j’arrive ! Je suis à Neuilly Plaisance. T’as qu’à les faire manger et j’arrive. J’AR-RI-VE » ! Joseph, assis en face d’elle, avait bien sûr entendu ces mots exprimés avec tant de force. Il avait bien remarqué le ton de la jeune femme qui semblait excédée. Depuis la station Châtelet-les Halles, il n’avait cessé de la regarder discrètement. Elle était plongée dans un bouquin mais, comme elle le tenait presque à l’horizontale sur ses genoux, il n’avait pas réussi à en lire le titre, déjouant ainsi sa curiosité. Pas une seule fois, elle n’avait levé les yeux sur lui. Brune, avec de longs cheveux souples qui lui entouraient les épaules, des sourcils bien dessinés, une peau claire et une bouche charnue, elle lisait mais semblait être soucieuse. Quel âge pouvait-elle avoir ? Une trentaine d’années tout au plus. Joseph était fasciné par les mains de femme. Et celles de sa voisine étaient très petites et fines, presque des mains de petite fille, et sa façon de tourner les pages était délicate et attentionnée. Comme elle était un peu penchée en avant, Joseph pouvait deviner dans l’échancrure de son corsage deux seins fermes et bien ronds. Elle avait posé son sac à côté d’elle et Joseph avait osé plusieurs fois porter son regard au-dessous du livre qu’elle tenait haut sur ses genoux, là où les plis de son Jeans convergeaient vers cette île d’amour. Ses formes étaient parfaitement rondes et tout son corps n’était fait que de courbes esthétiques.
La jeune femme tourna enfin son regard vers Joseph; comme pour tenter de comprendre la phrase qu’il avait dite. Joseph rassembla son courage (il s’était jeté à l’eau et il fallait bien nager, maintenant) et enchaîna :
— Oui, j’ai dit ça comme un réflexe. Je me demandais en fait ce qui se passerait si par hasard vous n’arriviez pas.
— Comment ça, si je n’arrive pas ? Où ? Ah ! C’est parce que j’ai crié « j’arrive » au téléphone ! (Elle sourit) Mais je descends à Noisy. On m’attend… et je… mes enfants…
Manifestement, un certain trouble s’était emparé de la jeune femme. C’est vrai que Joseph était plutôt « beau gosse », trente cinq ans, bien habillé, quoique sans ostentation, et un air distingué avec ça. Ce n’était pas sa beauté physique mais plutôt son regard à la fois plein de tendresse et d’attention qui l’avait troublée. Comme si c’était la première fois qu’un être humain faisait vraiment attention à elle. Comme si, soudain, elle existait.
Le RER commença son ralentissement pour s’arrêter maintenant à Bry sur Marne, dernière station avant Noisy le Grand. La jeune femme regarda Joseph dont le léger sourire l’invitait à continuer. On sentait que des milliers de choses se passaient dans sa tête à une allure folle. Mille questions, mille considérations, mille images : son « mec », ses deux enfants, son appartement, etc. Et si elle ne rentrait pas chez elle ?
Le regard de Joseph était tendre et semblait lui dire « Bof ! Ça ne fait rien. » Il savait maintenant qu’il avait lancé un défi sans le vouloir totalement et qu’un certain ébranlement s’était produit, au point que tout devenait probable. Lui-même n’en revenait pas de cette « bouteille à la mer » qu’il avait jetée comme dans un état second, sans contrôler vraiment ce qu’il faisait. Il ne restait que deux minutes de trajet. Alors que le train s’ébranlait il ajouta :
— Parfois, je rêve à des trucs pas possibles… Moi aussi, il faut que je rentre. Moi aussi, je descends à Noisy. Et moi aussi j’en ai marre. Excusez-moi, c’était ridicule.
A nouveau la vitesse du RER diminua en entrant dans le tunnel de la station de Noisy. Joseph et la jeune femme qui n’avait dit mot se regardaient l’un l’autre d’un air un peu gêné, en souriant légèrement. Elle, parce qu’elle avait livré un peu de son intimité. Lui, parce qu’il n’avait pas compris comment il avait pu oser cette question. Elle commença à mettre de l’ordre dans son sac, y rangea son livre, mit la bride sur son épaule puis baissa son regard. Le haut-parleur annonça « Noisy le Grand Mont d’Est », une première fois au moment de la décélération, puis une deuxième fois presque à l’arrêt. Le bruit des freins prenait un étrange relief sonore. Lorsque le train fut complètement arrêté, la jeune femme se leva, fit un signe de tête à Joseph avec un léger sourire un peu crispé, et descendit les quelques marches du compartiment supérieur. Joseph resta assis. Il prit sa tête entre ses mains et ne la suivit même pas du regard. Ce soir il ne désirait pas non plus « arriver » chez lui. C’était cette conversation qu’il avait surprise, et qui ne lui était pas destinée, qui avait tout déclenché. Il s’était senti partager exactement les mêmes sentiments. Et c’est pourquoi il avait lancé cette phrase, comme un défi à lui-même. Trop de choses qui ne marchaient pas comme il voulait. Trop de médiocrité dans cette vie sans joie, sans chaleur plutôt.
Le signal sonore se fit entendre et les portes se refermèrent avec leur chuintement caractéristique. Toujours la tête entre ses mains, Joseph avait seulement entendu les allées et venues des passagers qui descendaient et de ceux qui montaient. La place en face de lui était restée vide. On était au mois d’août et la fréquentation de la ligne A du RER avait fortement baissé et ce n’était pas les places qui manquaient. Joseph regarda sa montre : dix-neuf heures vingt-quatre. Qu’allait-il faire à présent ? Il avait « raté » sa station et ne savait quoi décider. Se laisser porter par le hasard. Ne rien faire. Ne penser à rien. Voilà ce qui lui convenait. Il rejeta la tête en arrière, allongea ses jambes, et ferma les paupières.
Une sensation sur sa jambe gauche le fit frissonner. Il ouvrit les yeux et dit machinalement « pardon » en se remettant bien droit sur son siège et en ramenant rapidement ses jambes sous lui.
— Finalement, je suis restée, dit la jeune femme, une main posée sur sa jambe.
Il est bien difficile de décrire ce que ressentit Joseph à cet instant là. De la joie, bien sûr. Immense, même. Mais cela ressemblait plutôt à une bombe qui aurait explosé au sein de son corps, ou alors à un coup de canon. Quelque chose de si fort, de si violent, que cela lui déclencha des larmes. La jeune femme s’assit en face de lui et lui prit les mains. Son visage était à présent totalement rayonnant et détendu et ses yeux brillaient.
(...)
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